1. Enjeu professionnel
L’intelligence artificielle peut aider les infirmiers dans plusieurs activités : rédaction, synthèse documentaire, préparation de supports patients, aide à la structuration du raisonnement clinique, coordination, formation, démarche qualité. La HAS considère que l’IA générative peut être un levier d’amélioration des pratiques, à condition d’être utilisée de manière raisonnée, supervisée et contrôlée par le professionnel. Elle résume ce bon usage par la logique A.V.E.C. : Apprendre, Vérifier, Estimer, Communiquer. (Haute Autorité de Santé)
Pour l’infirmier, l’IA ne constitue pas une délégation de responsabilité. Elle peut assister la pratique, mais elle ne remplace ni l’évaluation clinique, ni le raisonnement infirmier, ni la relation de soin, ni la décision professionnelle. Cette exigence rejoint l’article R4312-10 du Code de la santé publique, selon lequel l’infirmier agit dans l’intérêt du patient et dispense des soins consciencieux, attentifs et fondés sur les données acquises de la science. (Légifrance)
2. Bénéfices possibles en pratique infirmière
=> Aide administrative et organisationnelle
L’IA peut être utile pour reformuler une transmission, structurer un compte rendu, préparer une trame de courrier, construire une fiche patient générale, synthétiser un document institutionnel ou produire une check-list. L’ARS PACA présente l’IA comme un levier possible pour automatiser certaines tâches administratives, redonner du temps aux soignants et fluidifier les parcours de prise en charge. (ARS PACA)
En cabinet infirmier libéral, ces usages peuvent soutenir la qualité des écrits, la coordination avec le médecin traitant, le pharmacien, les structures médico-sociales ou les équipes spécialisées. Mais les informations intégrées dans un dossier de soins doivent toujours provenir d’une observation réelle, d’un échange avec le patient ou d’une source vérifiée. L’IA ne doit jamais produire de données cliniques fictives.
=> Aide à la recherche documentaire et à la formation
L’IA peut faciliter l’accès à l’information, préparer des supports de formation, aider à construire des cas cliniques ou vulgariser une recommandation pour un patient. Toutefois, la HAS rappelle que le professionnel doit contrôler le contenu généré, vérifier sa pertinence et évaluer l’adéquation de l’outil à son besoin. (Haute Autorité de Santé)
En pratique, une réponse produite par IA n’est pas une source scientifique. Elle doit être confrontée aux sources de référence : HAS, CNIL, Santé publique France, Assurance Maladie, ANSM, Legifrance, Ordre infirmier, sociétés savantes, PubMed si nécessaire.
=> Appui au raisonnement clinique, sans substitution
L’IA peut aider à structurer une réflexion autour d’une situation : facteurs de risque, éléments de surveillance, signaux d’alerte, points à tracer. Par exemple : suivi d’une plaie chronique, diabète, personne âgée fragile, retour à domicile, prévention, épuisement de l’aidant. Mais elle ne voit pas le patient, n’examine pas la plaie, ne perçoit ni la douleur, ni l’environnement, ni le refus de soin, ni les signaux faibles.
L’infirmier reste responsable de l’analyse, de la décision, de la surveillance et de l’alerte. L’ARS Île-de-France insiste sur la nécessité de maintenir la primauté de la décision humaine et une supervision éclairée lorsque des algorithmes assistent les décisions en santé. (ARS Île-de-France)
3. Responsabilités de l’infirmier au regard des textes officiels
=> Secret professionnel
L’usage de l’IA ne modifie pas l’obligation de secret professionnel. L’article R4312-5 du Code de la santé publique dispose que le secret professionnel s’impose à tout infirmier. (Légifrance) L’article L1110-4 du Code de la santé publique encadre également le partage d’informations de santé : les informations partagées doivent être nécessaires à la prise en charge, et le partage hors équipe de soins requiert le consentement préalable de la personne. (Légifrance)
Conséquence pratique : un infirmier ne doit pas saisir dans une IA grand public des données permettant d’identifier directement ou indirectement un patient : nom, prénom, adresse, date de naissance, numéro de sécurité sociale, ordonnance nominative, compte rendu hospitalier identifiable, photographie de plaie identifiable, contexte familial ou social reconnaissable.
=> Protection des données de santé et RGPD
Les données de santé sont des données personnelles sensibles. La CNIL rappelle que l’utilisation de données de santé dans des systèmes d’IA impose des garanties spécifiques, et peut nécessiter des formalités ou un cadre particulier selon les cas. (CNIL)
Avant d’utiliser un outil d’IA avec des données de santé, l’infirmier ou la structure d’exercice doit vérifier : finalité du traitement, minimisation des données, sécurité, stockage, réutilisation éventuelle des données pour entraîner l’outil, conformité RGPD, information de la personne, cadre contractuel et hébergement adapté.
Lorsque des données de santé sont hébergées par un prestataire numérique, la certification HDS constitue un repère central. L’Agence du numérique en santé précise que la certification HDS vise à renforcer la protection des données de santé à caractère personnel et à construire un environnement de confiance autour de l’e-santé. (Agence du Numérique en Santé)
=> Information du patient
L’infirmier participe au droit du patient à être informé. L’article R4312-13 du Code de la santé publique prévoit que l’infirmier met en œuvre le droit de toute personne d’être informée sur son état de santé, dans le respect de ses compétences professionnelles. (Légifrance)
Ainsi, lorsqu’une IA intervient dans un acte, une analyse, un télésuivi ou une aide à la décision, le patient doit comprendre le rôle réel de l’outil. Il faut expliquer que l’IA assiste le professionnel, mais ne décide pas à sa place.
Formulation utilisable :
« Cet outil numérique m’aide à structurer certaines informations. Il ne remplace pas mon évaluation clinique. La décision de soin reste sous ma responsabilité professionnelle. »
=> Qualité et sécurité des soins
L’infirmier ne peut pas s’appuyer sur une recommandation générée par IA sans vérification. L’article R4312-10 du Code de la santé publique impose des soins fondés sur les données acquises de la science. (Légifrance) L’article R4312-10 interdit également de présenter comme sûr ou salutaire un procédé illusoire ou insuffisamment éprouvé. (Légifrance)
L’IA doit donc être considérée comme un outil d’aide, jamais comme une preuve scientifique autonome. Une conduite à tenir issue d’une IA doit être vérifiée, contextualisée et confrontée aux recommandations professionnelles.
4. Recommandations de l’Ordre national des infirmiers
L’Ordre national des infirmiers a publié en 2025 une position spécifique sur l’utilisation de l’IA par les infirmiers. L’Ordre reconnaît que ces outils peuvent être utiles, notamment pour les tâches administratives, mais il insiste sur un usage éclairé, sécurisé, déontologique et humain. (Ordre Infirmiers)
Les points majeurs à retenir sont les suivants :
Protéger les données personnelles et les données de santé : aucune donnée patient identifiable ne doit être transmise à un outil non sécurisé. (Ordre Infirmiers)
Informer le patient lorsque l’IA intervient dans le soin, l’analyse ou l’aide à la décision. (Ordre Infirmiers)
Vérifier la fiabilité scientifique des résultats : l’infirmier doit croiser les réponses avec des sources fiables et actualisées. (Ordre Infirmiers)
Maintenir la décision humaine : l’IA ne doit pas se substituer au jugement infirmier. (Ordre Infirmiers)
Former les professionnels aux usages, aux limites, au RGPD, à la responsabilité, aux biais et aux enjeux éthiques. Le bulletin ordinal relève que de nombreux infirmiers déclarent utiliser déjà l’IA, alors qu’une majorité importante indique ne pas avoir été formée. (Ordre Infirmiers)
Ces recommandations rejoignent la logique HAS/CNIL : l’IA en contexte de soins impose une gouvernance, une politique d’information, des actions de formation, une supervision humaine et une clarification des responsabilités. (CNIL)
5. Repères issus des ARS
Les ARS ne publient pas toutes une doctrine spécifique aux infirmiers, mais plusieurs orientations régionales convergent.
L’ARS Pays de la Loire a soutenu un guide pratique sur l’IA générative destiné aux professionnels sanitaires, médico-sociaux, sociaux et libéraux. Ce guide vise à aider les professionnels à comprendre les cas d’usage, le cadre réglementaire et les questions à se poser avant d’utiliser une IA générative. (ARS Pays de la Loire)
L’ARS Île-de-France met l’accent sur l’éthique numérique : clarification des responsabilités, primauté de la décision humaine, supervision éclairée, participation des patients, des professionnels et des personnes vulnérables. (ARS Île-de-France)
L’ARS PACA présente l’IA comme un outil pouvant transformer les pratiques, automatiser certaines tâches administratives et fluidifier les parcours, tout en appelant à une évaluation des bénéfices, des risques et des impacts réels. (ARS PACA)
Pour un cabinet infirmier, ces repères justifient la mise en place d’une règle interne simple : définir les usages autorisés, les usages interdits, les modalités de vérification, la protection des données, l’information du patient et la responsabilité du professionnel.
6. Règles pratiques pour un cabinet infirmier
=> Usages raisonnables
L’IA peut être utilisée pour :
reformuler un texte professionnel sans donnée patient identifiable ;
créer une fiche d’information générale ;
structurer une check-list de surveillance ;
préparer un support de formation ;
résumer un document institutionnel ;
construire une trame de coordination ;
aider à organiser une démarche qualité.
=> Usages à proscrire ou à encadrer strictement
L’IA ne doit pas être utilisée pour :
traiter des données patient identifiantes dans un outil non sécurisé ;
analyser une photo de plaie identifiable hors outil conforme ;
stocker des données de santé ;
rédiger automatiquement des transmissions non vérifiées ;
produire seule une décision clinique ;
remplacer un avis médical, infirmier spécialisé ou pluriprofessionnel ;
alimenter automatiquement le dossier de soins sans validation humaine.
Conclusion
L’IA peut aider l’infirmier à mieux organiser, rédiger, expliquer, former, coordonner et structurer certaines pratiques. Elle peut contribuer à la qualité si elle est utilisée comme un outil d’appui.
Mais les textes officiels imposent une limite claire : l’infirmier reste responsable du secret professionnel, de la protection des données, de l’information du patient, de la qualité des soins, de la vérification scientifique et de la décision clinique. L’IA ne peut pas assumer cette responsabilité à sa place.
La ligne professionnelle est donc la suivante : utiliser l’IA lorsqu’elle apporte une valeur réelle, sans donnée identifiable, avec vérification des sources, information adaptée du patient, supervision humaine et respect strict du cadre réglementaire.
Intelligence artificielle et pratique infirmière
Intelligence Artificielle et pratique infirmière